Faire confiance à son intuition permet parfois de prendre des décisions rapidement sur un sujet, dans une situation inattendue de la vie, pour répondre à un évènement hasardeux, etc. Toutefois, peut-on faire confiance uniquement à nos intuitions ? Comment raisonner et faire le tri parmi toutes les informations contradictoires que nous recevons ? Si l’intuition peut nous fournir des informations — utiles et souvent étonnantes —, elle peut aussi nous induire dangereusement en erreur.

Les échecs de l’intuition s’apparentent à des illusions perceptives, enracinées dans des mécanismes qui nous servent habituellement bien, mais nous égarent parfois (souvent?). À l’instar des médecins qui se concentrent sur la détection et le traitement des maladies, les chercheurs en psychologie sont compétents pour détecter et attirer notre attention sur les erreurs prévisibles de notre esprit. Ils rejoignent l’observation de Daniel Boorstin qui, en 1984 écrivait : « Le plus grand obstacle à la découverte n’est pas l’ignorance, c’est l’illusion de la connaissance. »

En illustration, quelques propos de Trump : « mon instinct a toujours eu raison » (sic), au sujet des taux d’inflation de la banque fédérale ou ceux de Bush, avant de lancer une enième guerre au Moyen-Orient : « I rely on my instinct » (je me fie à mon instinct)… Sachant cela, il apparaît clairement que « conscience ne rime pas toujours avec l’intelligence ! » N’avons-nous pas, au contraire, tous besoin de plus d’humilité, de confronter nos intuitions à la réalité, de faire preuve de plus d’esprit critique ?

Comment définir la pensée critique ?

Cette faculté qui permet de discerner les bonnes informations des mauvaises est en réalité bien plus qu’une simple manière de penser ; c’est une méthode qui permet de mettre en place un certain nombre de théories, de stratégies, de pratiques et d’outils pour évaluer la qualité d’une information (est-elle correcte ? Correspond-elle à la réalité?), selon les preuves et faits disponibles. Or, savoir faire cela permet de placer sa confiance dans cette information et nous aide, à terme, à prendre les bonnes décisions, éclairées et réfléchies.

Les intuitions peuvent de prime abord sonner juste, mais elles ne le sont pas forcément. L’adage prétend que « la première impression est toujours la meilleure ». Au contraire, nous préférons penser qu’ « il ne faut pas se fier aux apparences » car la subjectivité a ses limites, nos préjugés et nos croyances aussi. Il existe une tendance, naturellement humaine, à se trouver toujours d’accord avec soi-même, mais cette tendance entraîne inévitablement des difficultés à trouver la « bonne » solution face à un problème, quel qu’il soit. C’est là que la philosophie prend tout sons sens, puisqu’elle dispose d’outils essentiels pour nous aider dans cette tâche ardue : esprit d’analyse, réflexion, vigilance et la pratique de la pensée critique, laquelle est d’autant plus d’actualité à l’ère des nouvelles technologies de l’information où de nombreuses rumeurs et fausses nouvelles sont diffusées sur Internet, empêchant toute prise de décisions cohérentes.

Pensée critique et intuition : deux tendances contradictoires ?

Pourtant, dans nos sociétés contemporaines, l’humain est confronté à deux orientations contradictoires : d’un côté on nous demande d’avoir foi en la science, en la logique pour dicter nos pensées et pour la prise de décision. De l’autre, à laisser libre cours à notre conscience, à nos intuitions naturelles et à la « sagesse » de nos expériences afin de guider nos choix. Quel choix effectuer ? C’est un conflit incessant, et nous trouvons qu’il s’illustre assez bien par cette croyance en l’existence du « cerveau droit », lequel serait l’apanage des esprits créatifs, de l’imagination ainsi que de la sagesse et des émotions et du « cerveau gauche », plus mathématique, rationnel, siège de la logique et de la rigueur. Encore très répandue, cette idée reçue court depuis la fin du XIXe siècle, alimentée par de nombreux scientifiques et écrivains. Or nous savons aujourd’hui que nos deux lobes fonctionnent en réalité ensemble — grâce au corps calleux —, de façon plutôt cohérente. L’artiste imagine mais il maîtrise aussi la science des couleurs, des techniques, le mouvement de sa main, il sait observer, analyser et retranscrire ; le mathématicien calcule des suites de nombres et il a des inspirations irrationnelles, des Théories pour certaines millénaires. Un esprit « créatif » sera aussi doué pour la logique qu’un esprit « scientifique » l’est pour exprimer son imaginaire. Ce dualisme est donc aujourd’hui reconnu comme étant plutôt un neuromythe : une croyance parée d’un jargon scientifique.

Nos intuitions sont-elles correctes, même lorsqu’elles nous concernent ?

Prenons comme exemple cette illusion d’optique connue de tous : la danseuse en rotation. Certaines personnes la verront tourner dans le sens horaire tandis que d’autres dans un sens trigonométrique (antihoraire). D’autres encore la voient tourner dans les deux sens. Chacun sait que notre perception peut nous tromper. Dans la psychologie populaire, cette illusion a par ailleurs été identifiée à tort comme un test de personnalité censé révéler quel hémisphère du cerveau étant dominant chez l’observateur (cf. paragraphe précédent). Sous cette mauvaise interprétation, il a été communément appelé le « test cerveau droit/cerveau gauche » et est largement diffusé sur Internet depuis 2008. Mais face à d’autres illusions moins connues, tout le monde peut se faire piéger, parfois de manière inconsciente. Ainsi, l’apprentissage de la mécanique de la pensée et des biais cognitifs propres à notre cerveau devraient faire partie intégrante des programmes scolaires, et ce dès notre plus jeune âge. Ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui.

Un autre exemple des troubles inhérents à la perception humaine peut être dévoilé grâce à cette vidéo de Daniel Simons et Christopher Chabris. Regardez là attentivement [nouvelle fenêtre] et comptez le nombre de passes de ballon entre les joueurs aux maillots blancs. Pour que l’expérience fonctionne, ne lisez pas la suite de cet article dans l’immédiat et attendez bien la fin de la vidéo :

Test Daniel Simons Christopher Chabris le gorille invisible
Test d’attention de Daniel Simons et Christopher Chabris, Youtube, 1999.

Combien de passes avez-vous comptées ? Selon Daniel Simons, le chercheur à l’origine de cette expérience, 50% des gens ne voient rien d’inhabituel… Vous pensez avoir gardé un souvenir exact de « votre » 11 septembre 2001 ? Détrompez-vous ! Regarder n’est pas voir, pas plus que convoquer un souvenir n’est se souvenir exactement de ce qu’il s’est passé. Cette vidéo, devenue l’une des expériences de psychologie les plus célèbres au monde, met en évidence à quel point notre esprit est victime d’illusions de toutes sortes et que notre cerveau peut être aisément manipulé par nos propres mécanismes cognitifs. Notre capacité à « voir » et à « comprendre » est fortement influencée par ce que nous nous attendons à « voir » ou à « comprendre ». Et l’humain a souvent tendance à surestimer ses capacités… De la même manière, on pense souvent à tort que l’on peut oublier quelque chose qui s’est passé, mais que l’on ne peut pas se souvenir d’un évènement qui n’a jamais eu lieu. La seconde affirmation est pourtant fausse, car de nombreux scientifiques tels Elizabeth Loftus ont démontré qu’il était possible d’induire de faux souvenirs à quelqu’un, par la simple persuasion que ce souvenir était « vrai » (par une fausse photographie par exemple). Il en va de même pour nos souvenirs d’enfance ! En effet, la mémoire épisodique, qui forge notre autobiographie, ne se structure que vers l’âge de six ans et progresse jusqu’à l’adolescence. « Le bébé baigne dans un univers sensitif. Dans l’utérus, par exemple, le fœtus perçoit des sons qui ne vont pas constituer des souvenirs, mais des imprégnations », nuance aussi le neuropsychologue Francis Eustache.

« Rien n’est plus difficile que de ne pas se tromper soi-même. »

Ludwig Wittgenstein.

Nous entretenons donc un certain nombre d’illusions qui nous confortent dans la croyance de nos supposées capacités, et de nos réelles capacités cognitives. Notre cerveau fonctionne à 100% ! Tout le cerveau sert, mais pas au même moment. Même quand nous dormons, des zones du cortex s’animent, notamment pour consolider les souvenirs. Donc cela ne signifie pas que notre pensée, notre réflexion ou que nos fonctions cognitives fonctionnent mal, mais plutôt qu’il est primordial d’avoir conscience que notre esprit peut nous tromper.

Trop d’informations nuisent à l’information

Sans doute, nous aimons la compagnie de celles et ceux qui pensent et qui sentent comme nous, mais à notre époque où des flots informationnels se déversent chaque jour sur les réseaux sociaux, dans les encyclopédies en ligne, dans les bases de données scientifiques ou dans les médias, il est essentiel s’apprendre à séparer le bon grain de l’ivraie. Car lorsqu’il est question de croyances, on sait quel degré d’énergie peuvent prendre certaines ou un sentiment lorsqu’ils sont ressentis par une même communauté d’humains en relations les uns avec les autres…

Quid de l’éducation de nos chères têtes blondes ? Car pour faire le tri, il ne suffit donc plus d’avoir des connaissances, il faut être capable d’en juger la pertinence et d’en évaluer la cohérence. Or il est évident que, si les moteurs de recherche adaptent leurs résultats au gré de nos préférences, ils ne nous facilitent pas la tâche pour confronter nos convictions avec d’autres idées et, ainsi, nous aider à développer notre esprit critique ! Car, n’est-ce pas là que se situe un risque majeur : où la bonne information se retrouve noyée sous le bruit général ? Bruit qui, en réalité, ne fait que nous conforter dans nos certitudes et nos préjugés, au détriment d’une réflexion éclairée et critique.

Pour ces raisons et d’autres que nous avons soulevées dans ce site, nous pensons que l’apprentissage de la pensée critique — que l’on appelle peut-être l’intuition lorsqu’on est enfant… ou qu’on en a conservé l’âme — ne saurait se contenter d’une éducation centrée uniquement sur les contenus ; sur le visuel (qu’il soit animé ou pas). Cette éducation devrait surtout orienter l’apprentissage des étudiants à la compréhension de ce que sont les mécanismes de la pensée, de comment juger de la pertinence d’une information, et au développement de leur esprit critique.