Selon une approche très générale, il apparaît possible de définir l’esprit critique comme la disposition de notre esprit qui consiste à ne jamais admettre une affirmation ou un fait sans en avoir reconnu la légitimité rationnelle ou sans en avoir éprouvé la valeur. De ce point de vue, faire preuve d’esprit critique est donc d’abord et fondamentalement mettre à distance (ce que je vois, ce que j’entends, ce que je lis et même ce que je pense). Le doute devient alors une démarche réfléchie, volontaire et méthodique.

Au contraire, le conspirationnisme ou le complotisme désignent des modes de pensée plutôt naïfs et qui s’apparentent d’avantage à la croyance, à cette « disposition involontaire à accepter soit une doctrine, soit un jugement, soit un fait ». Le mode de pensée complotiste consiste à présenter un évènement comme étant la conséquence d’un complot organisé par une élite étatique, économique, religieuse, militaire ou par une organisation secrète, généralement minoritaire. L’explication logique des faits est remplacée par une interprétation alternative qui dénonce l’existence d’une conspiration ayant un but inavoué. L’explication alternative est énoncée sans être étayée par un raisonnement digne de ce nom. Bien qu’elle ne soit jamais prouvée, rappelons qu’elle omet systématiquement les faits susceptibles de la contredire.

En outre, de telles explications ne peuvent être réfutées, car toute preuve contraire est alors interprétée comme étant un faux conçu par les conspirateurs, ce qui discrédite toutes explications relayées par les médias ou par toute personne qui essaie de déconstruire ces théories. Pour en revenir à la croyance, ce n’est pas parce qu’une théorie complotiste ne peut être réfutée qu’elle est forcément vraie. De plus, la logique voudrait que ce soit à celui qui affirme quelque chose de prouver que c’est vrai et non aux autres de le contredire. L’un des principaux facteurs explicatifs des croyances favorisant le conspirationnisme est ce qu’on nomme les biais cognitifs.

Comment fonctionnent les biais cognitifs ?

Un biais cognitif est une façon de penser qui utilise, de manière systématique, des hybridations et des altérations dans le traitement de l’information. Ces biais, qui sont le plus souvent inconscients, peuvent conduire à des erreurs de raisonnement, de perception, d’interprétation logique, de jugement, d’attention, etc. L’étude de ces biais montre à quel point notre façon d’appréhender le monde, nos pensées et nos comportements sont beaucoup moins libres qu’il n’y paraît. S’ils sont utilisés par les « mentalistes » et les prestidigitateurs à des fins récréatives, les biais cognitifs constituent l’un des leviers de la manipulation mentale, particulièrement dans les mouvements complotistes et dans ceux de la fachosphère.

La liberté de critique des idées et des croyances, c’est le verrou qui garde en cage le monstre du totalitarisme.

Richard Malka

Gardons à l’esprit que les individus convaincus de vivre dans un monde de conspirations, de machinations, en proie à un sentiment de persécution, voire à la paranoïa, adoptent un raisonnement très structuré, bien que fondé sur des prémisses erronées. Il est donc souvent très difficile de leur faire admettre qu’ils sont dans l’erreur. Les arguments et les faits qui leur sont présentés seront retournés et utilisés comme preuves que leurs croyances sont vraies. On appelle cela l’ « effet retour de flamme », un phénomène théorisé par les universitaires Brendan Nyhan et Jason Reifler, qui interprètent ce concept comme le résultat possible du processus par lequel les personnes contre-argumentent les informations incompatibles avec leurs croyances et renforcent ainsi leur point de vue.

Une autre explication est à chercher du côté de l’hypothèse qu’il existe davantage d’informations que celles dont on dispose et qui soutiennent nos croyances. En effet, si un complotiste sait qu’il existe une communauté de personnes qui partagent ses convictions et s’il se persuade qu’il y a certainement des informations qui lui sont cachées — et qui l’emporteraient sur les informations contraires qui lui sont fournies —, alors son raisonnement s’en retrouve immanquablement biaisé, par un processus qui conduit à donner plus de crédit au renforcement des croyances de sa communauté.

La charge de la preuve et son inversion

En droit civil, pénal et dans les débats scientifiques, il existe une notion importante : la charge de la preuve. La charge de la preuve est l’obligation faite à une personne, ou à l’une des parties en présence, d’apporter, par des arguments étayés et vérifiables, la preuve qu’une proposition avancée est vraie ou bien fausse, selon le cas.

L’inversion de la charge de la preuve est un procédé utilisé dans des raisonnements erronés et/ou destinés à tromper un auditoire (sophismes), lorsqu’une personne affirme quelque chose et prétend que c’est vrai parce que personne n’a pu prouver le contraire. Le fait que l’on ignore si la proposition est fausse est utilisé à tort pour en déduire que celle-ci est vraie. Ce sophisme est aussi appelé « l’appel à l’ignorance ».

Définition du biais d’intentionnalité

Le biais d’intentionnalité, parfois appelé « illusion d’agentivité », est la tendance à surestimer le rôle des causes intentionnelles, de la part de quelqu’un ou d’une entité quelconque, lors de la survenue d’un évènement. Ce biais s’expliquerait par une volonté — souvent inconsciente — pour notre cerveau de rendre cohérent un environnement incertain et instable. Ce biais cognitif est l’un des principaux facteurs qui expliquent les croyances favorisant les théories du complot et le conspirationnisme. Il est en effet plus facile de rechercher « à qui profite le crime ? », en partant du principe que le bénéficiaire d’un évènement est forcément celui qui l’a provoqué, plutôt que d’analyser des situations complexes.

Dans son Court traité de complotisme, Pierre-André Taguieff expliquait que « le “biais d’intentionnalité” est la tendance qu’ont les individus à voir le comportement des autres comme intentionnel. C’est ainsi qu’une simple maladresse est interprétée comme une conduite agressive, révélatrice de dispositions hostiles. Autrement dit, le biais d’intentionnalité consiste à percevoir l’action d’une volonté ou une décision derrière ce qui est fortuit ou accidentel. Il y a là une confusion non consciente entre les évènements physiques et les évènements mentaux. »

Le biais d’intentionnalité est aussi le carburant de certains courants politiques, démagogiques, populistes et réactionnaires, qui proposent d’expliquer des situations complexes par la désignation d’une intention secrète et par la stigmatisation de minorités (les musulmans, la communauté juive, la franc-maçonnerie, les Illuminati, un pouvoir occulte, etc.).

Le biais de confirmation

Le biais de confirmation est une des erreurs les plus classqiues du système intuitif. C’est aussi la plus néfaste. Nos heuristiques — nos capacités à résoudre des problèmes à partir de connaissances incomplètes — consistent principalement à comparer une nouvelle information avec ce que l’on sait déjà ou, pour le moins, avec ce que l’on a déjà accepté comme étant « vrai ». Ce raisonnement, que l’on appelle raisonnement Bayésien, modifie légèrement notre opinion actuelle sur un sujet donné au fur et à mesure où l’on reçoit de nouvelles informations concernant ce sujet, qu’elles aillent dans un sens ou dans l’autre. Le piège est toutefois de confondre « aller dans un sens » et « aller dans notre sens », celui de nos convictions. Cela signifie que si une information est trop en accord avec nos convictions profondes ou avec nos croyances, alors cette information est à prendre avec du recul. En effet, si une information vient justement confirmer une de nos opinions personnelles, un de nos préjugés, c’est à ce moment là qu’il faut se montrer vigilant, plus encore que si elle va à l’encontre de nos convictions. Parce qu’on ne vérifie pas, ou alors très rarement, une information qui va dans notre sens.

L’esprit critique est une dynamique

Vous l’avez compris, l’esprit critique n’est jamais un acquis définitif, et il peut toujours nous arriver d’en manquer, d’être entraîné par nos opinions, par nos préjugés, de laisser de côté des aspects de la réalité qui nous gênent ou nous remettent en question. De même, l’esprit critique n’est pas l’esprit de critique ! Le fait de développer son esprit critique ne signifie pas détecter les biais cognitifs uniquement chez les autres, en dénigrant systématiquement la pensée d’autrui et sans percevoir ceux que l’on commet soi-même. Savoir identifier nos propres biais cognitifs pour mieux comprendre certaines de nos erreurs passées — ou présentes — et démasquer nos préjugés est essentiel. S’entraîner à être conscient de ses propres biais cognitifs est une des choses les plus difficile dans la pensée critique, mais c’est aussi l’unique moyen de ne pas évaluer les informations qu’en fonction de nos préjugés.

Du doute à l’exercice réfléchi du jugement

Le système intuitif est un héritage de nos lointains ancêtres. Produit de millions d’années de mécanismes évolutifs, c’est un phénomène ancré au plus profond de notre cerveau et c’est aussi lui qui est à la base de notre système social humain. En revanche, le système analytique n’est jamais inné. Il s’acquiert par l’apprentissage de la logique et d’une méthode (de recherche), par des notions de mathématiques, de probabilité, etc.

Ainsi, quelqu’un qui voit une photo d’ovni ou qui partage une vidéo dénonçant le prétendu « génocide » lié aux vaccins contre le Covid-19 en disant : « Moi, j’y crois ! », sans jamais étayer son propos, celui-la ne sort pas de son système intuitif. Mais il en va de même pour celui qui crie à la « fake news » sans argumentation…

En conclusion, il est donc primordial — si l’on souhaite moins de conflits inutiles et pour ressentir une plus grande liberté de l’esprit — d’apprendre à remettre en cause aussi nos propres schémas de pensée. Dès qu’une information nouvelle nous est donnée, il faudra toujours essayer de laisser nos convictions au placard (système intuitif) et étudier uniquement les éléments factuels (système analytique). Cela demande plus de temps, plus de recherches (parfois rébarbatives), mais il n’y a que comme cela que l’on peut développer un jugement éclairé et critique en toute situation.


Pour aller plus loin

Afin de poursuivre plus en avant cette réflexion, nous vous recommandons la lecture du Codex des biais cognitifs qui liste de façon claire et détaillée l’ensemble des biais cognitifs afin de s’en prémunir. Nous vous proposons aussi des livres, podcasts et vidéos de vulgarisation sur le sujet passionnant de l’esprit critique, la zététique et l’étude des biais heuristiques :